Les agrégés, personne n’en veut

Les agrégés, personne n’en veut!

J’entends déjà les réactions offusquées, mobilisant différents modes rhétoriques:

  • Il y a la doxa des défenseurs du concours « les agrégés amènent un renouvellement salutaire, une bouffée d’oxygène dans les pauvres facs de province qui sinon ronronneraient dans leur médiocrité en vase clos » – renouvellement, parce que vous pouvez nous indiquez la part de professeurs de PI et PII qui ne sont pas précisément issus de PI et PII ? Votre discours, en réalité, est de nature colonisatrice (apporter la civilisation dans ces contrées sauvages).
  • Il y a aussi ceux qui, sur twitter, lorsque nous nous félicitons de l’ouverture de la voie du 46 1°, nous reprochent de soutenir le localisme, oubliant que, pour leur cas personnel, l’agrégation leur a permis de réintégrer leur fac d’origine… L’on sait également les savantes pressions qui sont mises parfois sur le haut du classement afin qu’un lauréat moins bien classé puisse réintégrer sa faculté. Donc, nous convenons que, quand l’agrégé est de notre université, l’on en veut bien.
  • Il y a encore tous ceux qui citent des exemples d’intégrations parfaitement réussies, d’agrégés qui font un excellent travail dans leur faculté de destination, qui s’intègrent, et redonnent confiance dans la nature humaine. Il en existe, nous en connaissons, nous les remercions.

Néanmoins, le fait est que « mettre un poste à l’agrégation » comporte des risques, l’agrégé arrivant peut:

  • Ne pas du tout correspondre au profil attendu: la fac avait besoin tant pour les enseignements que pour renforcer une équipe de recherche d’un spécialiste de droit des sociétés, quelle est la probabilité d’obtenir ce profil? Quel DRH accepterait, si on lui propose des candidats à un poste excellents mais de profils variés, d’un tirer un au hasard?
  • Refuser de passer plus d’un jour ou deux par semaine dans sa fac, et avoir ainsi des exigences démentielles d’emploi du temps.
  • Avoir ses exigences en terme d’enseignements, par exemple… et insister pour que la section applique la règle du cocotier (priorité au singe le plus ancien dans le grade le plus élevé). Cette règle est formidable: l’ancienneté dans le grade donne à vie une priorité aux agrégés sur leurs collègues du même âge et de même expérience, puisqu’ils sont PR plus jeunes que ceux issus d’autres voies.
  • Préparer activement son retour dans une fac de la banlieue parisienne, première marche de son accession au temple du droit. Pour cette raison, il refusera les responsabilités et directions qui engagent à long terme (vous comprenez, un poste devrait se libérer…).
  • Accorder bien plus de temps à son activité libérale – il aura été sollicité sitôt les résultats connus par des cabinets en vue, qu’à son activité à l’université.

Pour ces raisons, et sans doute aussi pour d’autres, personne ne veut des agrégés. Cela est vrai pour Paris I, Paris II, et peut-être Lyon III: ces universités veulent rester maîtresses de leur recrutement, et ne recruter que sur mutation. Cela fonctionne mieux pour les parisiennes que pour la lyonnaise, car le nombre d’agrégés – et donc de candidats au retour – issus de ces facs n’est pas comparable.

Quant aux autres universités, elles sont tenues par le système du contingentement de l’article 49-2 du Décret n°84-431 du 6 juin 1984, qui réserve la moitié des postes pour l’agrégation. En gros, les universités qui ont un poste en demandent la publication soit à l’agrégation, soit au 46 1°, soit au 46 3°. (Subtilité inutile dans les sections ne connaissant que la voie de droit commun). Le ministère arbitre ensuite, afin de préserver le fameux contingentement. Il peut donc refuser la publication d’un poste, par exemple au 46 1°. L’Université devra alors attendre l’année suivante, pour à nouveau en demander la publication… et généralement, alors que cela fait déjà un an qu’elle a un poste non pourvu, pour être certain d’éviter un nouveau refus, elle le propose à l’agrégation. Dans une université pluridisciplinaire, un poste qui reste trop longtemps non pourvu est parfois « repris » par l’université… et le ministère fait pression pour que les postes soient mis à l’agrégation.

Par un décret du 2 septembre 2014, deux règles importantes ont été modifiées: d’une part, la voie « de droit commun » de l’article 46 1° a été ouverte aux juristes, économistes, politistes et gestionnaires. D’aute part, le contingentement a été supprimé pour les sections 5 et 6, et assoupli dans les autres: ce sont plus les 2/3 des postes qui sont réservés au concours, mais la moitié. Or, les universités ont, si nos informations tirées de quelques indiscrétions sont exactes, plébiscité la voie du 46 1°, encouragées par le rééquilibrage du contingentement (auparavant, elles craignaient trop un refus de publication du poste – et la voie de 46 3° avait la réputation sulfureuse d’être choisie pour procéder à des promotions sans mobilité). Si bien que nombre d’arbitrages ont été rendus par le ministère, refusant la publication de ces postes au 46 1°… Désormais, les facultés sont devant cette alternative: mettre le poste au concours, ou retenter leur chance au 46 1°, avec le risque  d’un nouvel arbitrage défavorable. Nous les invitons à refuser de publier leurs postes au concours, nul ne peut directement les y obliger.

Vous mesurez que les agrégés sont imposés aux universités. Que se passerait-il si l’on supprimait le contingentement? Cela a été fait en sciences économiques: aucun poste n’a été mis au concours, le concours a été arrêté. En sciences de gestion aussi, et le prochain concours sera le premier à se tenir, (ou non!), après ce décontingentement. Prédisons la même fin. Dans les trois premières section, les thuriféraires du concours ont bien compris que le décontingentement signifierait sa fin, ils (enfin, le syndicat sup’autonome, dont la principale mission est la défense du concours, ainsi que la fourniture des membres du jury) en ont produit une pétition.

Les agrégés, personne n’en veut!

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Publié dans Arguments
4 comments on “Les agrégés, personne n’en veut
  1. POC dit :

    Paris X, Aix-Marseille et Montpellier offrent-elles des postes aux agrégés de droit privé ?

    • Montpellier a offert un poste au dernier concours de privé, non les autres que vous citez. Mais sur leurs pratiques antérieures ou une éventuelle position de principe, nous n’avons pas d’information. Voir la liste des emplois offerts au dernier concours de droit privé ici.

  2. Paul dit :

    Pratiquement toutes les critiques que vous adressez aux agrégés valent aussi, dans la même mesure, pour les enseignants chercheurs qui ne le sont pas … il y a de mauvais universitaires, agrégés ou non mais ils ne me paraissent pas représentatifs du corps des enseignants chercheurs.

  3. Pierre dit :

    Les « grandes » facultés de droit n’ouvrent pas – ou très peu – de poste e.g. Paris I, Paris II, Paris X, Lyon ou encore Aix-Marseille. La voie de l’HDR est sans doute la meilleure : évaluation des travaux et recherches.

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