Où irait l’université sans l’agrégation? à propos d’une récente défense du concours d’agrégation

Deux professeurs, O. Beaud et Rémy Libchaber, se demandent au JCP G du 1er décembre 2014, « Où va l’Université ? ». Le but n’est pas ici de proposer une revue critique de l’ensemble de l’étude, d’autres s’en chargeront sans doute – et mieux que nous – mais seulement de pointer ce qui concerne l’agrégation.

Et, sur ce point, nous avouons une certaine perplexité. Les auteurs dénoncent, avec raison, une forme « d’apathie » qui frappent certains de nos collègues. Nous la voyons, essentiellement, chez les déçus du concours. Ils relèvent aussi que, du côté des lauréats, existe une tendance, que nous avons déjà relevée, et qu’ils expriment en ces termes: « Pire encore, on voit de jeunes agrégés, qui n’ont pas eu le temps d’être déçus, demander aussitôt l’association dans de grands cabinets d’avocats, comme si leur titre d’entrée à l’université leur servait de sésame, ailleurs. C’est la forme française de l’anarchie académique, contre laquelle il importe de réagir. »

Contre ces deux maux, la suppression de l’agrégation nous semble une solution adéquate: la progression de carrière serait plus linéaire, une saine émulation serait entretenue chez les maîtres de conférences, à qui seraient offertes des perspectives de promotion, non par le concours, mais par leur travail réel, quotidien, pour l’institution, dans toutes ses dimensions.

Pourtant, les auteurs se réjouissent de la « sanctuarisation » du concours d’agrégation. Voici leurs arguments:

– « l’agrégation du supérieur maintient un bon niveau de recrutement chez tous ceux qui l’ont préparée, fussent-ils candidats malheureux. Elle reste le meilleur système de sélection des professeurs de droit, car elle peuple les facultés d’enseignants polyvalents.  » L’on m’expliquera peut-être un jour en quoi préparer l’agrégation fait progresser… elle standardise la pensée et la manière de la présenter, ce qui est inquiétant. Quant à la polyvalence, l’argument peut être retourné: nous cherchons des universitaires, donc des personnes pointues dans un domaine particulier, non des enseignants du secondaire ayant vocation à traiter de manière uniforme un programme.

le concours « est un formidable accélérateur de carrière, qui permet de devenir professeur d’université à 30 ans – mais bien plus tard dans les facultés où elle n’existe pas. Élément d’autant plus important, d’ailleurs, que le niveau médiocre des traitements impose d’accéder rapidement au statut de professeur pour vivre décemment« . Est-il besoin d’ajouter quelque chose à un tel argument, qui a de formidables capacités à l’auto-destruction?

Les autres systèmes seraient déplorables, aux dires des auteurs:

« Le recrutement n’est pas aussi bien assuré pour les maîtres de conférences ou les professeurs choisis à la voie longue. Malgré le contrôle opéré par le CNU – ce filtre bienheureux, le plus souvent efficace -, il arrive que des universités cèdent au clientélisme, au localisme, qui sont les deux vices du système français. Qu’une université puisse recruter un enseignant, qui devient fonctionnaire après un entretien de vingt à trente minutes, c’est un mystère insondable ; qu’elle puisse le faire en choisissant la personne qui avait d’emblée ses faveurs, sans laisser de chances aux autres, cela confine au scandale ! D’autant qu’au cours de leur carrière, ces enseignants peuvent souffrir d’un statut déprécié qui les conduira peut-être à regarder ailleurs, par exemple vers une pratique plus lucrative : le système aura alors tout perdu ! »

Curieux, vous regrettez peu après que les jeunes agrégés frappent à la porte des cabinets d’avocat, n’est-ce pas aussi « regarder ailleurs »?

Quant au statut déprécié, il provient surtout du manque de perspectives offertes à celui qui n’a pas le profil adéquat pour le concours…

Devenir fonctionnaire, après un entretien de 20 à 30 minutes, mais après le filtre du CNU, que vous jugez efficace, c’est sans doute effectivement un mystère… mais est-ce mieux après quatre leçons standardisées d’agrégation?

Pour ce qui est de la « voie longue », permettez-moi de vous rappeler qu’elle ne porte pas ce nom, et que les juristes ont désormais accès à la voie de l’article 46-1… celle en usage dans les autres disciplines, qui produisent médailles Fields et chercheurs à la renommée internationale…

 

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Publié dans Décryptages
3 comments on “Où irait l’université sans l’agrégation? à propos d’une récente défense du concours d’agrégation
  1. Anne Lavigne dit :

    J’ai également entendu l’argument de l’accélération de carrière chez mes collègues économistes. A quoi je réponds : en quoi les disciplines des groupes 1 et 2 (droit, économie, gestion) prédisposent-elles à une accélération de carrière ? Autrement dit, en quoi les juristes, économistes et gestionnaires ont ils des qualités intrinsèques qui exigeraient qu’ils « passent » professeurs plus rapidement que, disons, les mathématiciens, physiciens, linguistes, romanistes ou biologistes ? La réponse est invariablement celle que vous évoquez : « la concurrence du privé ! » Or comme vous le soulignez les activités ne sont pas substituables, mais complémentaires. D’autre part, bon nombre d’autres disciplines proposent aussi des « activités privées connexes » (euphémisons un peu..) rémunératrices, mais ne confondent pas « excellence » (?) et « carrière ».

  2. supprimer la suppression dit :

    « Devenir fonctionnaire, après un entretien de 20 à 30 minutes, mais après le filtre du CNU, que vous jugez efficace, c’est sans doute effectivement un mystère… mais est-ce mieux après quatre leçons standardisées d’agrégation? »
    Oui, le concours républicain est à privilégier au clientélisme et au localisme. Le niveau des PR recrutés à la « voie normale » est très hétérogène, et certains recrutements relèvent souvent de considérations extra scientifiques. Pendant ce temps, d’excellents MCF restent sur le carreau.

    Pour le reste, rien n’empêche d’être avocat tout en étant un excellent professeur ou un excellent MCF, et tout en continuant de publier abondamment.

    Mais je m’interroge: selon vous, votre « statut déprécié » (sic) « provient surtout du manque de perspectives offertes à celui qui n’a pas le profil adéquat pour le concours ». Pourquoi donc ne pas faire comme tout le monde, à savoir adopter le profil adéquat le temps d’une année, et vous présenter réellement au concours ? Votre blog vous prend trop de temps ?

  3. Cadoudal dit :

    Sans entrer dans le fond du débat de savoir lequel des modes de fabrication des professeurs nous produit les plus beaux spécimens – ceux qui ont l’œil vif, le poil soyeux et la truffe humide – je pense qu’il serait de bon ton, une fois pour toute, de cesser d’affirmer que l’agrégation peut seule se targuer de l’honorable qualificatif de « concours républicain » pour incidemment considérer que la voie normale ne le pourrait pas.

    D’une part, la « voie normale » constitue bel et bien un concours au sens juridique (cf. décret de 1984 : « concours » est-il écrit. Pardonnez-moi d’ailleurs de le rappeler, je m’en voudrais de faire un cours de droit à des enseignants-chercheurs de cette discipline…).

    D’autre part, ce concours n’est pas, que je sache, à marquer du sceau d’une infamie autocratique, monarchique, ploutocratique, oligarchique ou tout autre « ique » anti-républicain, sauf à considérer que les professeurs qui en peuplent les jurys (qui, à 80 ou 90 % je pense, sont agrégés…) sont l’odieuse cinquième colonne de l’armée des émigrés qui, campant à nos frontières, voudrait soumettre la Nation à une nouvelle tyrannie. L’agrégation de droit, quant à elle, est née en 1855, sous un régime impérial. Elle a perduré sous la 3e république puis sous la 4e et la 5e mais également, entretemps, durant la période d’un certain « Etat français » (régime très républicain, c’est connu…).

    Bref : que l’on arrête de se payer de mots et le débat progressera peut-être un peu.

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