Professeur Anticorps: Pourquoi l’agrégation externe devrait-elle demeurer hégémonique et « incontournable » ?

Je ne suis pas par principe hostile au concours d’agrégation – en étant d’ailleurs issu – mais en lisant le point de vue au Recueil Dalloz de M. Grimaldi, je me demande si je ne vais pas rejoindre le flot de ceux qui, comme semble-t-il les animateurs de ce blog, pensent que le concours a fait son temps.

La véhémence, pour ne pas dire la morgue, avec lesquelles les vertus supposées, et surtout la prétendue suprématie définitive et indiscutable de l’agrégation sur tout autre mode de recrutement des professeurs d’université y sont défendues portent à y voir, à tout le moins une perte de sang-froid inattendue, voire un aveu de faiblesse. La citadelle des dépositaires de l’excellence scientifique serait-elle à ce point menacée à l’heure où l’on parle de « décontingenter » les voies d’accès au professorat des facultés de droit, c’est-à-dire de remettre en cause la répartition actuelle qui impose d’affecter deux tiers des postes à l’agrégation externe et le tiers restant au concours dit de l’article 46-3   (autrement appelé avec une condescendance confinant au mépris, la « voie longue ») et à l’agrégation interne ?

Force est en tout cas de se demander si une discussion sereine sur le sujet est possible, puisque le président Grimaldi jette d’emblée le discrédit sur ceux qui auraient le front de ne pas convenir des incomparables garanties d’objectivité du concours d’agrégation externe : ce sont soit des aigris aveuglés par leur déception, soit des victimes de fantasmes collectifs, rien de moins !

Cette politique des coups de menton n’est pas totalement inefficace, comme en témoigne l’anonymat dans lequel se déploie les dialogues de ce blog, lequel en dit plus long sur la modernité et l’objectivité désintéressée qui anime le microcosme des professeurs de droit que bien des discours (l’auteur de ces lignes a assez pris de coups à dire seul ce que beaucoup chuchotaient « penser tout bas » pour être accusé de manque de courage, l’anonymat n’étant au demeurant qu’un état très provisoire). Elle ne nous dissuadera pas cependant de rappeler quelques évidences que les thuriféraires du concours tendent à passer sous silence.

Pour être tout à fait clair et faute de signer ce papier autrement que par un pseudonyme (après tout l’exemple vient de haut, l’écriture sous X est bien un genre hebdomadaire dans certaines revues juridiques des plus sérieuses !), je préciserai d’où je parle comme on disait jadis : pour ma part, je pense que le concours d’agrégation n’est pas dépourvu de mérite, celui de permettre de détecter de jeunes talents, qu’il s’agit d’un concours à rénover substantiellement (curieusement, le président du dernier jury en est lui-même d’accord, mais ses suggestions – au demeurant bien timides – viennent seulement maintenant : quand la commission « Sudre », qui ne passait pas spécialement pour un « comité de salut public » a proposé des aménagements, les distingués privatistes du Panthéon  – dont comme chacun sait seul l’avis compte – ont dit « niet » !), et qu’il importe également de désacraliser.

De grâce, et n’en déplaise à ceux qui se flattent d’être sortis grâce à lui de la piètre condition « d’obscur parmi les obscurs » (sic !!!! v. la pétition de sup autonome), il faut savoir raison retrouver.

Dans l’état actuel des choses, on peut certes reconnaître à ce concours le mérite d’apprécier les qualités pédagogiques des candidats qui comme le souligne le président Grimaldi sont écoutés quatre fois par le jury (du moins pour ceux d’entre eux qui ont la chance d’aller au bout du concours). On nous permettra de douter que l’appréciation des qualités scientifiques des candidats s’opère quant à elle dans des conditions aussi satisfaisantes. On ne nous fera pas croire en tout cas que les membres du jury, même les plus scrupuleux, peuvent se faire une idée précise de la valeur des travaux des quelques 60 dossiers sur lesquels ils ont à rapporter en un temps record.

A cet égard, il n’est peut-être pas indifférent de faire observer que, lorsqu’il statue sur les travaux des candidats au professorat à la procédure dite « de l’article 46-3 », la voie longue, honnie et méprisée de bien des agrégés, le conseil national des universités statue dans des conditions bien plus satisfaisantes (dossiers en nombre limité pour un nombre de rapporteurs potentiels bien plus important), même s’il est vrai que compte tenu du profil des candidats, les travaux à lire sont bien plus nombreux et bien plus substantiels.

Chacun se fera son idée sur la valeur des arguments développés par le président Grimaldi sur les « garanties d’objectivité inégalable du concours d’agrégation externe ». A en croire les statistiques sur l’origine des lauréats des concours de ces dernières années qui sont présentés sur ce site, on est fondé à avoir quelque doute… Bien entendu on nous dira que la sur-représentation des candidats parisiens est la preuve indiscutable de leur supériorité scientifique. A cela près toutefois qu’à supposer qu’ils ne soient pas directement avantagés (après tout pourquoi pas : ne faisons pas de procès d’intention), force est bien de reconnaître qu’ils sont hyper préparés à des épreuves stéréotypées dont les canons sont fixés par ceux-là mêmes qui siègent dans les jurys ! Il est assez piquant de constater que ce grand concours national Républicain, fleuron de l’excellence pour tous (!) est avant tout le réceptacle de règles (méthodologiques) non écrites conçues et transmises par un petit nombre de professeurs parisiens dévoués (l’observation est faite sans aucune ironie), qui fixent les règles (les font, éventuellement évoluer d’un soupçon), entraînent les candidats et ensuite siègent dans les jurys…

Pas de comparaison possible donc, entre ce parangon de vertu républicaine, concours « national » et ces petits concours « locaux » (pour la voie dite longue, ce sont les établissements qui classent), qui, on l’aura compris entre les lignes, souffrent toutes les tares que l’agrégation externe permet d’éviter : népotisme, localisme et clientélisme.

Une comparaison mériterait d’être faite entre népotisme « local » et népotisme « national » mais là les chiffres nous manquent (encore que j’avoue ne connaître de dynasties que chez les agrégés), et aucun critère n’est possible à mettre en oeuvre. En tout cas, et s’agissant du localisme, on voudra bien concéder que, à supposer qu’il se pratique parfois à la voie dite longue (et si celui-ci consiste à privilégier à qualité scientifique équivalente un candidat local connu et investi, je ne suis pas sûr qu’il soit une pratique honteuse, à l’heure de l’autonomie des établissements), ce n’est pas dans le jugement sur l’aptitude à exercer la profession de professeur d’université qu’il joue mais sur le choix d’un professeur, la qualification étant le fait d’un  organisme national, avec des membres élus démocratiquement (plus des membres nommés par le ministère), organisme qui n’est pas moins national que le jury d’agrégation (et qui l’est même plutôt plus si l’on admet que, outre le nombre plus élevé de membres, il couvre de manière beaucoup plus équilibrée la carte des universités).

Chacun aura remarqué que quand un professeur est nommé à la procédure de l’article 46-3 dans sa faculté d’origine cela s’appelle du localisme, mais que quand sur trente agrégés, plus de la moitié des lauréats est originaire de deux facultés représentées dans le jury, et 10% revenant à la faculté d’où est originaire un membre provincial du jury, cela s’appelle de  l’excellence scientifique…

Mais laissons ces querelles sans fin pour nous concentrer sur l’essentiel. Que vive le concours d’agrégation ? Pourquoi pas. En le modifiant ? Encore mieux, sous réserve cependant de ne pas s’en tenir au vernis… Mais surtout, est-il nécessaire, pour assurer le maintien de ce concours, de rabaisser les autre voies d’accès au professorat en suggérant à demi-mot qu’elles sont et ne doivent rester que des lots de consolation pour médiocres (des « contournements » du « Concours », exposées – du moins pour le 46-3 – au risque de népotisme, de clientélisme et de localisme ?

Qu’est-ce qui justifie que l’agrégation externe continue à avoir la part du lion dans la répartition des postes, et que la Province, qui a bon an mal an 10 ou 12 lauréats tous les deux ans au concours continue à compter dans ses rangs des cohortes de maîtres de conférences bardés de publications d’excellent niveau, investis dans l’enseignement et la recherche et qui n’ont plus aucun horizon de promotion parce qu’ils n’ont pas l’heur d’exceller dans la conception que se fait un microcosme d’universitaires de la leçon d’agrégation ?

A tout le moins est-il légitime de revendiquer une parité à 50/50 entre le concours externe et la procédure (dont il faut rappeler qu’elle est peu ou prou partout ailleurs, dans les autres disciplines et à l’étranger le droit commun !) de recrutement sur travaux.

Qu’est-ce qui est en cause aujourd’hui ? Le projet de « décontingenter » les postes et donc de les affecter à tel ou tel mode de recrutement en fonction des choix opérés par les établissements. Le risque est grand nous dit le syndicat autonome de faire ainsi mourir le concours externe à petit feu. Que neni ! Les thuriféraires du concours, concentrés notamment sur les deux grandes universités parisiennes vont assurément s’empresser de faire ce que ces deux universités n’ont jamais fait (elles ne recrutent qu’à la mutation pour pouvoir choisir un à un les candidats) : elles demanderont que leurs postes soient mis à l’agrégation ! Et elles pourront ainsi recruter parmi les meilleurs candidats de l’agrégation externe (très généralement des parisiens) en leur évitant le purgatoire d’un poste en province et en leur permettant d’enseigner d’emblée à deux pas du cabinet !

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Publié dans Tribunes
3 comments on “Professeur Anticorps: Pourquoi l’agrégation externe devrait-elle demeurer hégémonique et « incontournable » ?
  1. Goldorak dit :

    Je ne comprendrai jamais pourquoi les thuriféraires de l’agrégation (Paris I et Paris II, que quelques-unes de province qui veulent jouer aux grandes tentent d’imiter), sont précisément les universités qui se débrouillent pour ne jamais publier un poste au concours. Oui à un droit de regard sur la constitution du corps professoral, mais pour nous, pas pour les autres! semblent-elles dire.

  2. […] Ce billet n’est pas une prise de position sur le maintien ou la suppression de ce concours. Pour être tout à fait franc, je lui reconnais de nombreux mérites mais ses inconvénients me paraissent plus rédhibitoires. Quoiqu’il en soit, on peut se forger une opinion en lisant le texte de la pétition mise en ligne CONTRE la mort programmée du concours ou celui de la pétition mise en ligne POUR la suppression du concours. Il faut également mentionner le site « suppressionagregation » dont le billet en date du 3 février mérite le détour malgré l’anonymat de son auteur. […]

  3. LE BARS Thierry dit :

    Certains lecteurs m’ont contacté pour me demander si j’étais l’auteur du texte du 3 février signé de « Professeur Anticorps ». Ce n’est pas le cas. Mais ma position sur l’agrégation externe n’est pas un mystère, puisque j’ai écrit un article au recueil Dalloz, voici un certain nombre d’années, demandant notamment la suppression de l’épreuve de 24 heures. On ne s’étonnera donc pas que je sois d’accord avec les propos du Professeur Anticorps. S’il veut bien me contacter (thierry.lebars@unicaen.fr), je serais ravi de faire la connaissance d’un collègue dont je me sens si proche par la pensée.
    Thierry LE BARS
    Professeur de droit privé
    Doyen de la Faculté de droit de Caen

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