Agrégation du supérieur et Psychologie du travail

sigmund-freudLe présent texte se propose de mettre en évidence les ressorts psychologiques que la persistance de l’agrégation du supérieur pendant environ un siècle et demi a profondément enracinés dans les Facultés concernées, et au premier chef, dans les Facultés de droit, où règne un véritable tabou, une peur irrationnelle d’énoncer certains faits admis de tous ou presque dans toutes les quelques 70 autres sections de l’Université. Il servira de guide explicatif à ceux qui subissent ce syndrome d’emprise, et offrira peut-être un éclairage aux collègues des autres Facultés qui se demandent, peut-être, pourquoi et comment certains MCF des sections 1 à 6 hésitent encore à exprimer leur point de vue sur la procédure dérogatoire que constitue l’agrégation du supérieur, alors que la quasi-unanimité des universitaires réprouvent ladite institution au point d’en demander la suppression définitive.

   La vérité est que dès qu’il est question de l’agrégation du supérieur, certains MCF de nos Facultés sont terrorisés à l’idée de dire tout haut la vérité, par peur d’être traités en paria par certains PR agrégés de leur Faculté. Ils font donc semblant de ne pas savoir et évitent le sujet. Ils se comportent comme les commerçants victimes d’ententes ou d’abus de position dominantes avant l’ordonnance de 1986 : ils se taisent, car ils ont peur. En fait, ils ont sans doute tort, car si personne n’avait dénoncé les ententes des pétroliers, entraînant le retentissant procès de Marseille, il n’y aurait jamais l’ordonnance de 1986. Le droit de la concurrence n’aurait pas existé. Et l’injustice aurait encore duré longtemps. Dire la vérité, dans ce type de situation, c’est rendre service au droit et à la justice, c’est faire son devoir d’honnête homme. De surcroît, en la présente occurrence, il s’agit seulement d’énoncer un fait objectif, sans autre conséquence, ni acte militant. Rien de plus. Cela ne coûte strictement rien, et cela contribue à améliorer les perspectives de carrière de tout le monde. Avec la suppression prochaine de l’agrégation du supérieur, tous les MCF pourront potentiellement aspirer à devenir PR, par le mérite, avec un dossier scientifique solide et l’ancienneté – synonyme d’expérience – requise. C’est d’ailleurs tout à fait normal, et c’est ce qui se fait partout dans le monde, depuis les plus petites universités jusqu’aux meilleurs du monde comme Harvard ou Cambridge. Malheureusement, le système est trop fort pour beaucoup de collègues brisés par la violence psychologique qu’il véhicule, et qu’ils intériorisent au plus profond de leur esprit. L’institution, au départ purement utilitaire, est devenue dans le seul travail une névrose. Les personnes soumises à cette emprise psychologique sont ainsi incapables d’ « énoncer » la réalité, et répètent comme un sujet endoctriné – et en l’occurrence brimé- le discours qui leur a été inculqué mezzo voce: sans l’agrégation, je suis un misérable, avec seulement, j’eusse pu être quelqu’un. Mais misérable je suis. Or un misérable se tait, il lui suffit d’avoir le droit d’exister. C’est déjà beaucoup. Vous en conviendrez : avec une telle psychologie, n’attendez pas des MCF qu’ils se lancent dans des grandes recherches et qu’ils accouchent de théories scientifiquement révolutionnaires. Il n’y aura pas d’Albert Einstein dans les Sections 1 à 6. Parce que pour être un grand découvreur, il faut de l’intelligence, il faut de la culture, mais aussi, et surtout, de l’audace et de l’esprit critique. Toutes qualités qui sont éradiquées, censurées et moquées dans cet univers insidieux de castration psychologique permanente. N’attendez donc pas des monographies comme vous en trouverez aux Etats-Unis sur tous les sujets de sociétés, nourris de réflexions profondes et innovantes. Avec l’agrégation du supérieur, c’est Galilée qu’on juge tous les jours, Spinoza qu’on excommunie tous les ans, et la physique de Newton qu’on répète en ostinato pour corriger et humilier les « fantaisistes » qui ont « entendu parler » de la relativité du temps et de l’espace, et qui racontent n’importe quoi, puisqu’on vous le dit !

   A l’inverse, certains PR agrégés entretiennent en permanence le mythe de la méritocratie agrégative, pour justifier les promotions prématurées à un poste qu’on ne brigue normalement pas avant 40-45 ans, une cinquantaine de publications et 2 à 5 monographies, dans n’importe quelle autre discipline et dans n’importe quel pays du monde. Ils le font aussi, malheureusement, alors qu’ils savent parfaitement en leur for intérieur comment l’agrégation fonctionne réellement, et qu’elle est en vérité biaisée. Sur le plan de la psychologie du travail, l’agrégation du supérieur est donc une institution remarquable qui mériterait une étude de cas. Ses rituels d’ordre moyenâgeux, pour ne pas dire sadomasochiste dans certains cas bien particuliers – avec certains jurys, le candidat évincé a parfois l’impression de comparaître pour meurtre devant une Cour d’Assises -, présentent une efficacité étonnante pour littéralement détruire l’esprit scientifique de la personne et lui inculquer le déni de la réalité… Nous avons tous connu des MCF avant leur agrégation, qui tenaient un discours tout à fait censé sur la question, et qui, après avoir souffert plusieurs tentatives et humiliations avant d’être finalement oints de sa grâce céleste, refusent désormais d’aborder le sujet, sauf à répéter comme le synthétiseur vocal de la SNCF une vulgate préenregistrée, au contenu cette fois différent : « méritocratie », « supériorité aux autres disciplines », « corps d’élite », « accélérateur de carrière », « génie des reçus » (sic), « entrée dans une nouvelle vie » (re-sic), « pitié » pour ceux qui ont été éliminés, etc., les mots étant disposés dans n’importe quel ordre sans que cela ne change quoi que ce soit au discours… qui de toute façon n’en est pas un. Un véritable programme ELIZA, pour reprendre le nom de cette machine fabriquant des phrases artificielles à partir de mots-clés préenregistrés. Certains en viennent même à militer activement pour le maintien de l’agrégation, et, pourquoi pas, à son règne éternel in saecula saeculorum. En ces temps de laïcité renforcée, il faut bien trouver un expédient…

Bien évidemment, et fort heureusement, il ne s’agit là que de traits observables ici et là, et non de phénomènes majoritaires. Les Facultés des sections 1 à 6 ne se réduisent pas  à cela. Loin, très loin de nous, l’idée de prétendre que les Facultés des sections 1 à 6 sont un milieu psychopathogène. Nous n’irons jamais tenir un tel propos, car ce n’est tout simplement pas exact ; et nous n’avons pas ici à verser dans l’outrance ou la caricature. De surcroît, autant l’agrégation du supérieur doit être supprimée, autant, pour le reste, nul n’ignore par les temps de crise et de misère sociale qui courent, la chance que représente le fait d’être admis au sein de l’Université, et l’univers de travail très stimulant que sont les Facultés… Beaucoup de personnes méritantes sont ailleurs sans travail, sans revenu, et là est sans doute le vrai scandale dans un pays qui reste aujourd’hui la cinquième puissance du monde. Nul ne doit ignorer aussi la misère de nombre de nos étudiants, souvent cachée par pudeur, mais bien réelle, et qui, à nous en tout cas, nous fait honte. Mais pour revenir à la question abordée ici, il y a donc bien des MCF qui reconnaissent largement la vérité, certains à haute voix, d’autres in petto, et nombre de PR agrégés qui le font tout autant, estimant avoir été chanceux dans un tel système – et tant mieux pour eux –  mais désolés pour autant que le nombre des victimes s’accumulent autour d’eux et qu’une telle institution perdure. A ceux-là, d’ailleurs, nous rendons hommage et les remercions. Aux autres, pour autant, et conformément à notre ligne éditoriale, nous n’adressons ni remords ni griefs, car nous savons qu’ils sont, pour certains d’entre eux au moins, sous l’ascendant psychologique d’un système ayant acquis en un siècle et demi une dimension quasiment religieuse, et qu’ils reconnaîtront la vérité dès que l’emprise de celui-ci aura cessé, le plus naturellement du monde, et sans même se souvenir de ce qu’ils disaient. Exactement comme on se gausse aujourd’hui des juges de paix de la IIIème République, si bien ridiculisés par Anatole France dans son célèbre Crainquebille, ou de la télévision officielle de l’ORTF avant 1981, qui était à la liberté d’expression de l’article 10 de la CEDH ce que Barbe Bleue était au respect des femmes. Il n’est pas donné à chacun d’avoir une pensée critique et libre, envers et contre le rapport de force apparent et transitoire de l’époque. S’il en avait été autrement, l’histoire des hommes aurait été fort différente, en général comme dans nos Facultés en particulier, et bien de drames auraient pu être évités. Repensons sur ce point, à l’histoire du droit de la concurrence…

Cette emprise psychologique étant décrite, voici, conformément à notre promesse initiale, le remède. Il est simple. Dans toute bonne thérapie, il faut un intervenant extérieur, pour sortir la personne de la suggestion qu’elle subit. En ce qui nous concerne, les intervenants extérieurs sont des Présidents d’Université, des collègues, des syndicats, des institutions publiques, tout ce qu’il y a de plus officiel. Lisez donc leur prose. Elle vous aidera à énoncer la vérité qui est devant vous… et qu’on vous a conditionné à taire. Chers collègues, encore en effort, si vous voulez être républicains  : ouvrez les yeux, n’acceptez plus cette institution désuète, dénoncez-en l’injustice autour de vous, en un mot relevez la tête ! Il n’y a rien à faire, aucun risque à prendre, aucun excès à commettre.  Pas d’attaques personnelles, pas de propos indignes, pas de folie. Il suffit de parler et dire… la vérité. L’Université quasi unanime est avec vous, et à son flanc la quasi-totalité des Présidents d’Université, des syndicats d’enseignants-chercheurs, des collègues français, des collègues étrangers. Reprenez ces mots quand on vous opposera par exemple une chronique, au Dalloz ou ailleurs, pour défendre cette soi-disant magnifique « agrégation du supérieur » et essayer de vous faire peur. Vous avez vous aussi droit à une perspective raisonnable de promotion, à une dignité professionnelle par l’espoir, le travail, le dévouement auprès de vos étudiants, la qualité de votre production scientifique et l’expérience. Vous avez les mêmes diplômes, et le même grade académique. Vous faîtes le même travail chaque jour. Rien ne justifie plus le statu quo. Il faut supprimer les agrégations du supérieur. Faisons-le ensemble, ici et maintenant.

DE AGREGATIONE CITATIONES QUAERO

L’agrégation est un « simulacre de concours », où règne « le copinage »

Rapport de l’Association française d’Economie politique pour 2010

http://www.assoeconomiepolitique.org/IMG/pdf/AFEP_nos_engagements_-_V2.pdf

« L’Association des candidats aux métiers de la science politique (ACMSP) demande la suppression de l’agrégation externe de science politique »

Motion du 23 juin 2007, votée debout sous les acclamations publiques

http://ancmsp.com/Motion-ANCMSP-Agregation

« Il faut supprimer l’agrégation du supérieur », car c’est un mode de promotion « inadapté, pénalisant, pittoresque et archaïque »

Rapport Berger, remis au Président de la République, le 17 décembre 2012, Proposition n°122

http://www.assises-esr.fr/var/assises/storage/fckeditor/File/mise-en-oeuvre/Assises-ESR-Rapport-Vincent-Berger-.pdf

« Les agrégations du supérieur s’autoproclament concours mais n’en sont pas »

Communiqué du FERC Sup-CGT du 7 mars 2012

http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article5380

Au sein de l’agrégation du supérieur, « les interdépendances et conflits d’intérêts sont excessivement nombreux, même si les affinités personnelles et politiques sont dissimulables derrières des arguties relatives aux prestations individuelles orales durant les épreuves qui font office de boîtes noires pour justifier les cooptations ainsi réalisées ».

Communiqué du FERC Sup-CGT du 7 mars 2012

http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article5380

 

L’agrégation produit un « effet délétère contre le pluralisme des approches et des écoles de pensée »

Communiqué du SNESUP-FSU du 24 février 2012

http://www.snesup.fr/index.php?module=webuploads&func=download&fileId=3537_0

 

« L’agrégation du supérieur est un mode de recrutement archaïque »

Laurent Batsch, Pourquoi il faut supprimer l’agrégation du supérieur, Huffington Post, 2 octobre 2013

http://www.huffingtonpost.fr/laurent-batsch/pourquoi-il-faut-supprimer-agregation-enseignement-superieur_b_4023108.html

L’agrégation est « une injustice objective »

Pierre Dubois, Supprimer les agrégations du supérieur, blog Educpros, 2 octobre 2012

http://blog.educpros.fr/pierredubois/2013/10/03/supprimer-les-agregations-du-sup-2/

« Des  travaux récents ont mis de surcroît en évidence que ces jurys nationaux ne sont pas à l’abri d’effet de réseaux » (sic)

Rapport de la Cour des comptes sur la fonction publique de l’Etat de 2001, note 76, faisant référence au Rapport Schwartz critiquant sur ce point l’agrégation du supérieur.

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Publié dans Décryptages
2 comments on “Agrégation du supérieur et Psychologie du travail
  1. Mafiosa dit :

    Si l’on vous suit, quand vous évoquez la terreur inspirée par les PR aux MCF, et les parallèles suggérés, alors l’université est aux mains de la mafia… vous n’y allez pas un peu fort?

  2. Le terme « mafia » que vous employez est aujourd’hui galvaudé. Il est employé à tort et à travers par les politiques, les communicants et les journalistes en mal de sensationnel. Il a pourtant un sens précis, et renvoie à une organisation criminelle.
    Cela n’a aucun rapport avec le clientélisme et la violence psychologique dans le travail. La violence psychologique, le harcèlement, la concussion sont des pratiques immorales, choquantes et illégales. A France Telecom, les méthodes de gestion employées ont déclenché une vague de suicides chez les salariés. Pourtant, bien qu’il y ait eu des morts, France Telecom n’était pas une mafia. Les mots ont un sens.

    Cette précision terminologique capitale apportée, si vous doutez de la réalité de l’emprise psychologique considérable que les PR exercent par le biais de l’agrégation du supérieur – lequel n’est, rappelons-le qu’un simulacre de concours – alors vous devriez observer davantage ce qui se passe dans les Facultés de droit. La violence psychologique y est présente, surtout, et essentiellement, autour de l’agrégation. De toute façon, quand on défend mordicus un concours dont les statistiques démontrent objectivement qu’il est biaisé, vous avouerez qu’il y a forcément un problème psychologique sérieux. Un individu sensé ne peut pas accepter une telle institution.

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