Réformer pour sauver?

Le professeur Michel Grimaldi a récemment écrit sur le concours d’agrégation, es qualité de président du dernier concours en date (plaise au ciel au ministère que ce fût le dernier tout court) en droit privé et sciences criminelles. (M. Grimaldi, Pour que vive le concours d’agrégation en droit !, Recueil Dalloz 2014, p. 152). En voici une petite lecture critique.

La position du président Grimaldi a clairement un but: sauver le concours. Il est sous-entendu que son maintien dans la forme actuelle dresse contre lui trop d’oppositions, il s’agit donc de réformer. Notre position, sur ce blog, est en faveur d’une suppression pure et simple. Ceci dit, nous pourrions plaider, à titre infiniment subsidiaire, pour des réformes urgentes.

Et c’est ainsi que nous ne saurions qu’approuver les termes décrivant la leçon, dite de 24 heures, comme une source d’inégalité au détriment des candidats de Province, et que nous apprécions qu’il soit proposé de la remplacer par une leçon en loge, d’une durée plus raisonnable. Nous relevons aussi la lucidité du président du concours sur le fait, d’une part, que les spécialistes de droit des obligations ont un avantage pour la seconde épreuve, et, d’autre part, que le programme de l’épreuve dite de spécialité est trop vaste, nul ne pouvant se prétendre spécialiste de champs disciplinaires aussi larges.

Monsieur le Président, que n’avez-vous usé de la marge de manœuvre dont vous disposiez pour remédier aux désagréments que vous soulignez aujourd’hui, mais qui sont connus de longue date? Pourquoi avoir, par exemple, souligné lors de la leçon inaugurale que les sociétés civiles étaient bien au programme de la spécialité de droit civil (et proposé des sujets sur celles-ci)? Il est bien d’écrire cela dans une revue juridique, mais avez-vous, formellement, fait un rapport au ministère, indiquant ces réformes à réaliser en urgence? Est-ce la fin proche et annoncée du concours d’agrégation qui vous pousse à ces entorses au dogme, comme certains de ces moribonds qui se convertissent ou se confessent sur leur lit de mort?

Après l’accord, vient le scepticisme… Vous encouragez les candidats à se garder d’un excès de formalisme. Fort bien. Tous les jurys le disent. Mais auriez-vous écouté, sérieusement, une leçon organisée en six parties, par exemple? Se passer des formules convenues d’annonce de plan et de transition? Délicat, car elles ont la vertu de sortir certains membres du jury de leur torpeur, de lui faire attraper un stylo, et noter le plan.

Enfin, le franc désaccord. Sur la forme, d’abord. Sous votre plume, les modes de recrutement les plus proches du droit commun ne sont que des modes « parallèles », tout juste bons à « contourner » le concours. Terriblement insultant pour nos collègues qui deviennent professeurs en méritant leur titre après avoir fourni des preuves continues et au long cours de leurs qualités scientifiques, pédagogiques, et d’encadrement.

Vous évoquez les garanties d’objectivité du jury, en ce qu’il est  « composé de sept membres qui, pour certains, ne se sont jamais rencontrés auparavant ». Certes, mais il y a aussi de bons copains… Et surtout, nécessairement, des membres du jury ont rencontré auparavant certains des candidats qui sont leurs élèves, collègues, amis. Selon vous, « il n’y a lieu de craindre ni le népotisme, ni le clientélisme, ni le localisme, ni les influences dont peuvent souffrir d’autres modes de recrutement. » Pour ne pas alourdir ce papier, nous vous invitons à lire ou relire ceci, cela, et encore cela.

Vous accusez, comme SupAutonome, les autres modes de recrutement de favorisez ce qui se nomme « l’endorecrutement », et qui est irréfragablement présumé néfaste. Sachez que ce taux, est, en France, d’environ 21%, toutes disciplines, tout mode de recrutement confondu, ce qui est très loin d’être un scandale. En revanche, les chiffres du ministère, et plus précisément le tableau à la page 40 de ce document, montre que le taux d’endo-recrutement pour l’accès au professorat depuis la maîtrise de conférences, dans les disciplines Droit, Économie, Gestion, est terriblement plus élevé en Île de France que dans les autres régions, et s’élève à 86%. Où est l’effet bénéfique du concours d’agrégation? Ne serait-ce pas l’inverse?

Vous concédez le jeu de la chance dans le tirage au sort du sujet, et la subjectivité inhérente à toute appréciation humaine. Je vous rappelle que l’on ne parle pas ici d’un concours anodin: l’on parle d’un concours qui a un effet important sur les carrières, qui n’est ouvert qu’une fois tous les deux ans, qui a un coût important pour les candidats et la collectivité. Ce que vous concédez est donc terrible! En outre, la subjectivité à laquelle vous vous référez est certainement incommensurablement plus grande, chez le plus honnête des membres du jury, que ce que l’on imagine. De Platon à Meirieu, en passant par le De Magistro de Saint Augustin et par Rousseau, ceux qui ont réfléchi à la pédagogie ont souligné la charge affective de l’enseignement, et surtout, de l’évaluation des élèves ou étudiants. Des biais ont été relevés, qui sont importants, pour le seul fait qu’un candidat soit présenté comme excellent ou médiocre; des effets de renforcement sont à l’œuvre. De la sorte, l’on ne peut accepter qu’un concours ne comporte pas d’épreuve anonyme (donc écrite). En cela, notre débat sur l’agrégation du supérieur ne concerne pas l’agrégation du secondaire.

Peut-être me répondrez-vous que, dans les voies de droit commun, aucune étape n’est anonyme. Certes, mais il faut être de mauvaise foi pour porter un jugement erroné sur la qualité d’un dossier de recherche. En revanche,les sciences de l’éducation montrent que l’on peut émettre un avis hautement contestable sur une prestation, avec la plus pure bonne foi.

Vous présentez comme garantie que chaque agrégé a été écouté quatre fois par sept membres du jury. Quel dommage que ceux qui n’ont pas été agrégés n’aient pas tous eu l’impression d’avoir été écoutés par les sept membres du jury, et aient eu la sensation que leurs rapporteurs n’avaient pas, tous deux, véritablement lu leurs travaux.

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Publié dans Décryptages
3 comments on “Réformer pour sauver?
  1. René Coty dit :

    Ce panégyrique désespéré pour défendre l’indéfendable me rappelle la télévision en N&B de l’époque de l’ORTF.
     » Et maintenant les actualité françaises ! Le concours d’agrégation vient de s’ouvrir et le président a dit toute sa fierté d’avoir été nommé par le président du Conseil, M. Guy Mollet, et l’a assuré de son intention d’oeuvrer à une sélection impartiale des meilleurs candidats ».

  2. Guillaume Beaussonie dit :

    Merci de ce blog et ces billets. Quel dommage de ne pas les assumer en laissant demeurer l’anonymat… Je signe par mon vrai nom, en espérant inciter les autres à faire de même.

    J’ai été profondément blessé par la lecture du billet de Grimaldi au Dalloz. Outre que cette réflexion ne s’avère pas très novatrice, il me semble que le président du dernier jury aurait pu, pour justifier son travail, éviter de frapper sur les candidats malheureux. Candidats dont on sait, au demeurant, qu’ils ne sont pas en mesure de lui répondre puisque, précisément, ils n’ont pas été agrégés…

    Cela s’inscrit dans une démarche débutée à Paris, rue d’Assas, en vertu de laquelle les visites des candidats malheureux ont plus pris la forme d’un réquisitoire justificatif que de félicitations pour être presque allés au bout.

    N’ayant aucun réseau, et n’ayant d’ailleurs jamais recherché à en avoir un, j’ai effectivement, comme beaucoup d’entre nous, été confronté au népotisme lors du recrutement de MCF. Cela m’a conduit à faire annuler un poste pour défaut d’impartialité du comité de sélection. Et ,j’ai fini par être recruté par un jury dans lequel je ne connaissais aucune personne.

    Ayant passé deux fois le concours d’agrégation externe, j’ai bien peur de ne pas avoir été confronté à moins de népotisme… Sans s’appuyer sur des statistiques, pourtant très parlantes en la matière, il me semble totalement hallucinant qu’un ancien doctorant puisse concourir alors que son directeur de thèse se trouve dans le jury. Un concours organisé tous les deux ans permet très facilement d’exiger une abstention de la part de ceux dont le directeur de thèse est présent une fois, mais ne le sera pas deux (du moins pas deux fois de suite).

    Qu’on ne réponde pas que l’impartialité naît du nombre, et que tout candidat est effectivement écouté par 7 membres du jury. Si l’un de ses deux rapporteurs comprend ce que l’on a écrit, c’est déjà bien. Quant à intéresser une spécialiste de droit des marchés financiers aux subtilités de ce que peut être l’approche du risque par le droit pénal, bon courage. Les membres du jury, de leur propre aveu, ont suffisamment à faire avec les thèse sur lesquelles ils rapportent pour, en plus, essayer de comprendre ce que disent les autres candidats.

    Que faire alors pour rétablir l’objectivité où ne règne que la subjectivité et ses conséquences partiales ?

    – réinstaurer l’anonymat ! Existe-t-il autre concours qui ne se fonde que sur des épreuves orales ? Là aussi, qu’on ne réponde pas que c’est un concours pédagogique, ce qui n’implique que de l’oralité. Savoir écrire, c’est bien le moins qu’un professeur, exercerait-il en amphithéâtre, doive savoir faire.

    – rétablir les exigences formelles. Il est un paradoxe à vouloir « agréger » des personnes, à vouloir déceler leurs capacités à enseigner clairement, et à leur demander de se délier des exigences de forme. Au surplus, c’est la voie ouverte vers l’arbitraire le plus total (« la forme n’est-elle pas la soeur jumelle de la liberté ?). La force d’un agrégé devrait être d’être original tout en respectant les règles, pas de se délier des règles, de telle sorte que le jury puisse justifier ses décisions par une subjectivité encore moins encadrée.

    Cela étant, rien de nouveau sous le soleil. Tant que tels messages seront portés par des candidats malheureux, aigris etc. (c’était déjà la justification que le comité de sélection avait trouvée quand j’avais fait annuler un poste de MCF… Or, je ne l’avais fait annuler qu’après avoir trouvé un poste, ce qui fait que je n’étais ni malheureux, ni aigri ; j’étais juste en colère que des juristes ne sachent pas ce que c’est que l’impartialité), rien ne changera jamais.

    Je repasserai le concours pour avoir le droit de le critiquer, et aussi parce que je veux être professeur. Que je l’ai ou pas, cela ne m’empêchera jamais de faire mon travail.

    Et vous, les professeurs, combien de temps souffrirez-vous encore d’avoir accédé à votre titre sur des bases aussi injustes ? Pourquoi ne pas instaurer un vrai débat, qui ne prenne pas l’apparence d’une simple lutte entre les agrégés et les non-agrégés ?

    • Goldorak dit :

      J’admire votre courage, cher collègue. Peut-être à Tours est-il moins difficile que dans d’autres universités de s’élever contre l’agrégation?
      Sur les exigences formelles, qu’elles soient rétablies ou assouplies, peu importe au fond… encore faudrait-il qu’elles soient établies autrement que par le bouche-à-oreille au sein des grandes écuries, et donc ignorées par les candidats sans réseau, sans proximité avec la capitale.

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