François Vatin: Six arguments contre l’agrégation de l’enseignement supérieur

Nous reproduisons ici, avec l’accord des différentes personnes concernées que nous remercions vivement, une tribune signée par François Vatin parue sur le blog de Pierre Dubois, « Histoire d’universités », le 29 octobre 2013, que vous trouverez à ce lien: http://blog.educpros.fr/pierredubois/2013/10/29/lagregation-du-sup-est-obsolete/

Pierre Dubois a demandé la suppression de l’agrégation dès le 5 mai 2012, dans une chronique: http://blog.educpros.fr/pierredubois/2012/05/05/supprimer-les-agregations-du-sup/

1. Ce concours est obsolète.

L’agrégation de l’enseignement supérieur a été instituée au XIX e siècle, alors que, pour toutes les autres disciplines (sciences et lettres), le recrutement universitaire s’appuyait sur l’agrégation du secondaire. Ce n’est plus systématiquement le cas du fait de l’apparition de disciplines qui ne disposent, ni d’agrégation de l’enseignement secondaire, ni d’agrégation de l’enseignement supérieur. Ce qui a motivé la création d’une agrégation de l’enseignement supérieur est donc obsolète.

2. L’échec au concours désavoue des professionnels reconnus.

La création de corps d ’enseignants – chercheurs titulaires non – professeurs (maîtres – assistants, puis maîtres de conférences) a rendu le concours d’agrégation psychiquement destructeur, puisqu’il revient à dire aux recalés qu’ils n’ont pas les compétences pour assurer les fonctions pour lesquelles ils ont été recrutés et titularisés et qu’ils exercent parfois depuis de nombreuses années . Le concours d’agrégation , où est exigée une connaissance encyclopédique de la discipline et pour lequel l’épreuve de la « leçon » joue un rôle majeur, n’avait de sens que quand il avait une fonction de titularisation. Les assistants contractuels devenaient professeurs s’ils réussissaient l’agrégation ou quittaient les fonctions universitaires.

On comprend dans ce contexte la signification de l’agrégation dans des disciplines comme la médecine ou le droit, dominées par l’activité libérale, ou l’Université faisait figure de sommet du corps professionnel. À cet égard, l’extension du régime d’agrégation à des disciplines comme les sciences économiques, les sciences politiques ou la gestion témoigne d’une perte de son sens même.

On notera enfin la grande différence entre cette logique de recrutement des « meilleurs » enseignants – chercheurs, dès la passation du doctorat, et celle de recrutement des professeurs qui prévaut dans les autres disciplines, où il s’agit de distinguer, parmi les enseignants – chercheurs, ceux qui se sont particulièrement illustrés en matière de production scientifique, tout en les invitant à développer des fonctions de direction de recherche.

3. L’agrégation construit des frontières épistémologiques arbitraires.

L’existence d’un groupe de disciplines à agrégation du supérieur conduit à une césure désastreuse au sein des sciences sociales, entre celles qui en relève nt et celles qui n’en relèvent pas. En témoigne, la présence dans le référentiel des diplômes « LMD » (licence – master – doctorat) d’un découpage en « grands domaines », qui oppose le secteur DEG « Droit – Economie – Gestion » et le secteur SHS « Sciences humaines et sociales ». Ce dernier va de la géographie, y compris physique, à la psychologie. La sociologie est en revanche coupée du droit, des sciences économiques, de la gestion, et même des sciences politiques ! Il faut savoir en revanche que cette discipline est associée, dans les commissions du CNRS au droit en 36ème section, aux sciences politiques en 40ème section. Aucune logique épistémologique ne semble présider au découpage de ces deux grands domaines et il faut bien conclure que c’est la présence ou l’absence de l’agrégation qui dresse la ligne de frontière.

4. L’agrégation crée des inégalités dans les carrières universitaires.

L’agrégation, qui permet un passage rapide au corps professoral (dès la fin de la thèse) bloque les carrières des maîtres de conférences, qui ont échoué ou qui ont renoncé à s’y présenter. Symétriquement, il favorise considérablement les carrières des professeurs dans les disciplines où elle existe , comparativement à celles des professeurs des autres disciplines . En effet, la variable déterminante dans une carrière universitaire est l’âge d’accès au professorat , qui commande celui de l’accès à la première classe et à la classe exceptionnelle . Une partie des professeurs, arrivés trop tard à ce statut, n’accèdent jamais à la première classe ; la plupart n’accèdent jamais à la classe exceptionnelle. En revanche, dans les disciplines où existe une agrégation du supérieur, l’accès rapide au professorat produit un avantage relatif qui se poursuit tout au long de la carrière.

5. Le concours national a des effets pervers pour les dynamiques locales d’enseignement et de recherche.

Le principe d’un concours national entrave la constitution d’équipes locales cohérentes pour l’enseignement comme pour la recherche. Ce sont les personnes reçues qui choisissent, selon le principe du « rang au concours », leur affectation, et non les équipes locales qui les recrutent en fonction de leurs besoins. Cette logique se comprend pour les grands concours publics (type ENA), où l’ensemble des lauréats sont supposés interchangeables sur les postes qui leur sont offerts. Il est contradictoire avec le principe de singularité qui caractérise le travail universitaire.

L’agrégation organise dès lors une hiérarchie des établissements, qui produit un « turn – over » sur les « mauvais postes » où les jeunes agrégés mal – reçus vont en purgatoire quelques années. Cela peut aussi autoriser des manipulations malthusiennes des jurys qui sont en mesure de limiter le nombre de candidats reçus en fonction du nombre de postes qu’ils souhaitent pourvoir. Certains postes, en dépit du fait qu’ils sont publiés par le ministère, peuvent en effet être jugés « indignes » d’un agrégé. Le jury préférera alors limiter le nombre de reçus que de les pourvoir.

6. L’agrégation autorise une uniformisation théorique, voire idéologique, dangereuse.

Le principe d’un concours national conduit à une uniformisation annuelle du jugement académique destiné à promouvoir les « meilleurs ». Les concours décentralisés qui existent dans les autres disciplines permettent au contraire une plus grande pluralité de jugement, suivant la composition des comités de recrutement. Il en résulte des effets de promotion, souvent associés au nom du président du jury, bien connus dans le monde des universitaires des disciplines régies par l’agrégation, effets de promotions connus d’ailleurs aussi dans le mondes des agrégés du secondaire, dans des disciplines comme l’histoire ou a fortiori la philosophie.

Ces effets de promotion, en soit dommageables, ne sont toutefois pas dramatiques si la composition des jurys, en termes d’orientation scientifique et/ou idéologique, se renouvelle tous les ans. Les candidats en sont quittes pour renouveler leur candidature en escomptant un jury plus favorable à leur orientation. Toutefois, l’expérience a prouvé, notamment en sciences économiques, que cette concentration du jugement pouvait, à moyen terme, avoir un effet gravement sclérosant. Si, en effet, pendant plusieurs années, les jurys demeurent trop homogènes, ils orientent la composition du corps des professeurs, lequel alimente les jurys ultérieurs. Le pluralisme intellectuel devient bientôt totalement impossible.

Conclusion

Le concours d’agrégation du supérieur, tel qu’il est pratiqué actuellement, cumule manifestement les effets pervers. Si on souhaite maintenir un concours national de recrutement des universitaires, il faut qu’il soit pratiqué dans toutes les disciplines et qu’il vise, non la promotion, mais le statut de base, soit, dans la nomenclature professionnelle actuelle, l’accès aux postes de maîtres de conférence. Cette réforme résoudrait les objections 1 à 4. Resteraient à trouver les modalités de réponse aux objections 5 et 6.

Une autre solution consisterait à revenir aux statuts antérieurs, conformément à ce qui existe un peu partout dans le monde: des emplois contractuels de 5 ans, renouvelables au plus une fois en début de carrière, et un corps unique de titulaires. Il serait alors possible de concevoir, dans chaque discipline un concours national de recrutement des professeurs sur une base scientifique (recherche). Demeurerait, ici encore, les problèmes de pluralisme et de gestion du marché interne des postes. Mais on sait aussi que ce type de configuration peut conduire à des problèmes sociaux insolubles dans la mesure où les recalés ne trouveraient pas forcément facilement leur place sur le marché du travail non – universitaire. C’est ce qui avait conduit à la titularisation des assistants en 1983.

Le plus simple ne serait – il donc pas que les enseignants – chercheurs des disciplines à agrégation acceptent de se soumettre au régime commun des universitaires français ?

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Publié dans Tribunes

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