Pourquoi signent-ils ?

Le site choisi par SupAutonome pour lancer sa pétition en faveur du maintien de l’agrégation a l’avantage de permettre aux signataires d’expliquer les raisons de leur vote. Voici une petite synthèse, critique, comme il se doit, des arguments des signataires de la pétition.

« L’agrégation est le moins mauvais des systèmes »

Ce propos n’est pas loin d’être insultant, pour nos collègues promus professeurs à la voie dite longue. Rappelons : l’agrégation est un système qui permet au candidat de devenir professeur sans avoir à démontrer pendant de longues années son aptitude à la recherche de haut niveau et à toutes les autres tâches du formidable métier d’enseignant-chercheur ; sans avoir, pour obtenir l’Habilitation à diriger des recherches (HDR), à dresser un dossier scientifique reprenant ses recherches passées et esquissant des lignes pour l’avenir, puis à le soutenir devant ses pairs ; sans avoir à passer de filtre de la qualification par le Conseil National des Universités ; sans avoir enfin à se présenter, dans une université, devant une nouvelle commission. Est-ce vraiment si mauvais d’exiger tout cela d’une personne aspirant à devenir professeur ?

Et, d’ailleurs, si l’agrégation est le moins mauvais des systèmes, comme se fait-il que la terre entière, et les chercheurs dans les matières autres que celles des six premières sections du CNU, ne nous l’envient pas, ne la copient pas ? Vous êtes sur un blog qui demande la suppression de l’agrégation, au profit de la procédure de droit commun. En trouverez-vous qui, pour d’autres champs disciplinaires, demandent le remplacement de la procédure de droit commun ?

L’agrégation, le moins mauvais des systèmes ? Nous n’en avons pas essayé un autre depuis des lustres. Essayons celui qui donne des prix Nobel et des médailles Fields.

« L’agrégation est un accélérateur de carrière »

Il est vrai que l’agrégation permet d’être professeur dès 25 ans ou 30 ans. Il est vrai que les invitations aux colloques, les propositions éditoriales, l’enseignement dans les M2, les responsabilités administratives, les accès aux couloirs de la Chancellerie, l’encadrement de doctorants de valeur, vont essentiellement aux agrégés. Ceux-ci d’ailleurs, n’ont plus rien à prouver : à 25 ou à 30 ans, leur carrière est faite… sauf à la poursuivre et à la développer dans le privé. L’on peut douter de l’intérêt, en termes de management, de procéder de la sorte.

Et surtout, l’on peut déplorer la mainmise des professeurs agrégés sur tout ce qui a été dit ci-dessus (l’on trouvera toutefois, en province essentiellement, des contre-exemples qui permettent d’être un MCF heureux) ; au détriment des maîtres de conférences titulaires de l’HDR.

«  L’agrégation est un rempart contre le jeu des réseaux et du localisme »

Cela est bien connu : le jury de HDR, nommé après une procédure complexe ; le CNU, instance élue ; un comité de sélection, dont les membres sont pour moitié au moins choisis hors de l’université concernée, dont les avis doivent se succéder pour qu’une personne soit nommée professeurs, sont tous des pourris et des corruptibles, prêts à donner l’onction à l’élève d’untel ou l’amant de tel autre, qui sont pourtant bêtes à bouffer du foin. Par contre, le jury du concours d’agrégation, lui, est parfaitement incorruptible. Et s’il semble que les résultats des derniers concours, du moins dans certaines matières, soient dominés par un fort tropisme parisien, éventuellement tempéré par la faculté d’appartenance du Président ou des membres du jury, ce n’est que justice : là étaient les meilleurs candidats.

Mesdames et Messieurs les agrégés, grâce au contingentement, vous avez actuellement la grande majorité des postes-clefs dans la longue marche d’un jeune chercheur vers le professorat : direction de thèse, jury de thèse et de HDR, présidence d’université, décanat, direction des laboratoires, élus au CNU, membres des différents comités de sélection… Pourquoi ne vous faites-vous pas confiance à ce point ? Pourquoi craignez-vous que vos pairs (ou vous-même) vous laissiez aller à considérer autre chose que le mérite d’un candidat lorsqu’il s’agit de l’élever au professorat ? Il n’appartient qu’à vous que la mise en place d’une autre voie se fasse selon le seul critère des mérites du candidat.

« L’agrégation garantit l’indépendance d’esprit du corps professoral »

La tenure, disent nos amis d’Amérique du nord, c’est-à-dire le fait d’être nommé à vie, garantit l’indépendance d’esprit. Vous l’avez, et les maîtres de conférences aussi (qui feraient bien d’ailleurs, sur leur CV en anglais, de se faire appeler professor, et non lecturer, car cela correspond à leur statut).

L’agrégation, au contraire, ne garantit pas l’indépendance d’esprit : son nom même est révélateur. Le candidat ne doit pas être indépendant d’esprit, il doit se couler dans le moule agrégatif, en termes de thématiques et de méthodes. Après l’agrégation, certes, il la reprend… mais il sort du moule.

« L’agrégation est le seul moyen de vérifier les compétences pédagogiques du candidat »

Je gage que n’importe quelle leçon d’agrégation bien réussie ferait régner dans un amphithéâtre un silence religieux… les étudiants étant bien concentrés sur la mise à jour de leurs profils sur les réseaux sociaux. Sérieusement, quel pédagogie peut-on développer sur un arrêt de rejet inédit de la Cour de cassation, en trente minutes, assis derrière un bureau?

Si la leçon d’agrégation est un exercice de pédagogie, alors laissez-nous faire de la pédagogie. Permettez-nous de soumettre des cas, d’interagir, de faire du constructivisme… de donner des documents de travail, de présenter des diapositives Powerpoint, de créer un complément de cours sur une plate-forme dédiée, des QCM autocorrectifs. N’importe quel spécialiste en sciences de l’éducation s’étranglerait en voyant qu’une leçon d’agrégation est dite « exercice de pédagogie ».

Que l’on ne nous dise pas non plus que la leçon est un exercice de recherche : l’on n’en voit guère être publiées.

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Publié dans Décryptages
3 comments on “Pourquoi signent-ils ?
  1. Jesus dit :

    J’ai une question.
    Sur un CV, un MCF est-il : Professor, Associate Professor, Assistant Professor ?
    Je suis d’accord : il n’est pas Lecturer, car un Lecturer n’est ni docteur ni titulaire.
    Techniquement parlant, j’aurais tendance à dire qu’un MCF est tout simplement Professor.
    Pour une raison très drôle que vous apprécierez : un Professor d’Harvard n’est pas agrégé, donc il est MCF. La réciproque doit donc fonctionner.
    En revanche, il est inconcevable d’être Professor avant au moins 40-45 ans. Donc nombre de PR ou de MCF ne sauraient être Professor.
    Je propose donc Assistant Professor, pour tout le monde MCF ou PR, avant 40 ans. Je me doute que cela déplaire à de nombreux agrégés, mais oui, messieurs, sur le plan international, vous n’êtes rien de plus qu’un petit MCF ! Vos privilèges et grades contrefaits s’arrêtent à la frontière !

  2. MC dit :

    Je pense que c’est plutôt « Associate Professor » qui est la dénomination équivalente appropriée pour les MCF, et non « Assistant Professor » (ceci correspond plutôt à nos anciens Maître-assistants je pense). En effet, le concept d' »Assistant » renvoie à un rapport ancillaire aux « Full Professor ». Or, dans le décret de 84, les MCF ne sont pas subordonnés aux Pr.

    • Jesus dit :

      Merci de la précision.
      Ainsi soit-il : avant 40 ans, nous sommes tous Associate Professor.
      Après 40 ans, ceux qui ont publié au moins 3 monographies sont Professor.
      Les autres…
      PS : Les manuels, ça ne compte pas.

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