A-t-on besoin de professeurs généralistes ?

Pour être agrégé, évitez d’être spécialiste! Les thuriféraires du concours sont prompts à souligner la vertu qu’il y aurait à s’ouvrir l’esprit, après des années de thèse passées parfois sur une tête d’épingle, à d’autres matières que celles de sa spécialité. Il faudrait avoir une vue globale de la matière dans laquelle on est inscrit.

Et de fait, les choses ne peuvent se passer autrement! Le jury, qui est évidemment identique pour chaque candidat, et relativement peu nombreux, ne connaît qu’imparfaitement, voire pas du tout, le domaine de spécialisation du candidat, s’il en a un. En outre, les matières de chaque épreuve produisent le même effet; pour prendre l’exemple du droit privé, la première leçon en loge traite obligatoirement des sources et des obligations; la dernière, (pour ne rien dire de la grotesque leçon de 24) de tout le droit civil, ou tout le droit commercial, ou tout…

Quels en sont les effets? Une prédominance insupportable du droit des obligations. Vae victis si, tout en étant excellent dans votre domaine, vous n’y entendez rien. Une obligation de tout maîtriser, mais de ne rien approfondir, dans le domaine auquel vous vous rattachez. Or, ce n’est pas un hasard si nous n’avons, par exemple, plus de traité de droit civil rédigé par une seule personne: la complexité de cette vaste matière est telle, les changements sont si rapides, elle constitue si peu un système cohérent, qu’il est impossible de l’embrasser. L’on demande donc au candidat d’avoir une petite teinture de régimes matrimoniaux, de régime des sociétés civiles, de droit des biens…

Est-ce un mal? dans la logique propre de l’agrégation, il y a une justification. Le professeur fraîchement nommé en juin doit commencer des enseignements en septembre qu’il n’ a pu choisir, qui ne correspondent peut-être pas à son domaine de prédilection. Mais, peu importe, il est agrégé, et donc irréfragablement présumé maîtriser n’importe quelle matière. Autant donc qu’il ait cette vague teinture.

Mais dans une logique d’excellence de l’université, est-ce ainsi que l’on choisit un professeur? Ne trouve-t-on, partout ailleurs (dans d’autres pays et d’autres disciplines), pas saugrenu de devenir professeur parce que l’on maîtrise, outre quelques ressorts oratoires, les notions de bases que l’on demande aux étudiants d’avoir? Ne serait-il pas temps d’avoir de vrais spécialistes de questions précises du droit? Et qui deviendraient des professeurs respectés sur leur capacité à avoir défriché des terrains vierges, à avoir réalisé les synthèses les plus poussées, et non sur leur capacité à parler de tout, et de rien?

Bien entendu, c’est l’écosystème des universités qui serait chamboulé. Aujourd’hui, si un arrêt paraît sur la préemption par une SAFER d’un bien transmis entre époux, ne cherchez pas, pour le commenter, de spécialiste de la préemption par les SAFER… il n’y en a pas! Si jamais quelqu’un a fait une thèse sur ceci (l’auteur concède qu’il n’a pas vérifié), il aura été vite incité à changer de thème. Par contre, cet arrêt pourrait être commenté, presque à l’identique, et sans approfondissement, par 200 auteurs…

L’agrégation nuit donc à la qualité de la recherche, en la privant de professeur véritablement spécialisés.

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Publié dans Arguments

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